La Gaule de bois
"Le problème des phénomènes déprimants, c'est qu'ils peuvent finir par déboucher sur d'autres, plus déprimants encore. Je pense à l'affligeant paradoxe du moment : la relative prospérité en salles de l'impayable daube de ce nouveau siècle, le récent «Astérix aux jeux Olympiques».
Je ne reviens pas sur le film lui-même. Quoi que je puisse écrire de navré sur ce pensum, ce sera sans doute encore peu par rapport à ce que vous en pensez vous-même. Par ailleurs, l'affluence en salles peut s'expliquer de bien des façons extérieures à l'ouvrage lui-même. Songez au matraquage promotionnel que l'on a subi depuis trois mois, et qui a été mené avec la délicatesse d'un régiment chilien sous Pinochet. Passons sur les 1 250 plateaux de télé complaisants qui ont réussi à faire semblant de rire à la promo en boucle d'acteurs fatigués, la plupart de ces chaînes étaient coproductrices du film. Et notons juste ce chiffre faramineux de 22 millions d'euros de budget prévus pour la seule publicité de ce nanar. On sent que la production avait une grande confiance dans les qualités intrinsèques de son produit. D'un autre côté, cette promo elle-même aurait pu alerter. Vous avez vu sur quels axes elle a été faite ? Premièrement, on nous a vendu ce suspense insoutenable : «C'est-le-film le-plus-cher-de-l'histoire-du-cinéma-français, les spectateurs seront-ils assez nombreux pour que la production rentre dans ses frais ?» C'est sympa de nous prévenir. Avec Astérix, on n'achète plus un bon moment au cinoche, on bosse au retour sur investissement de Pathé (parle-t-on du Pathéthon ?), ça fait envie.
L'autre axe était mieux encore. Le metteur en scène Thomas Langmann l'a expliqué candidement dans toutes ses interviews : je ne pouvais pas faire un film qui ait trop de références françaises, comme celui d'Alain Chabat, parce que ce comique n'aurait pas été compris par les autres pays dans lesquels il a été lancé. De ce point de vue, notez, on peut le rassurer, son objectif est parfaitement atteint : le film est nul. C'est une valeur traduisible dans toutes les langues.
Le public a une autre excuse pour s'être rué sur ce désastre annoncé : toute la critique absolument unanime l'a assassiné et parfois assez drôlement d'ailleurs; je crois que c'est «la Marseillaise» qui a titré «Navet César», c'était excellent, j'en étais presque jaloux. Je ne plaisante pas. On connaît la chanson, on l'entend depuis des années : il suffit que la critique soutienne un film pour qu'il se casse la figure, c'est le drame du divorce du peuple et des élites, et patai et patata. Que voulez-vous ? Les gens ne croient plus que le fameux bouche-à-oreille. Le problème, c'est que celui-là a été encore plus ravageur. Allez voir les blogs, forums, chats qui parlent du film (« la honte du cinéma », «la daube du siècle») . Je n'en ai pas vu qui s'appelait «la Gaule de bois», mais c'est dommage, c'était l'idée.
Et pourtant, disais-je, que s'est-il passé ? Les gens sont allés, et continuent à aller en masse le voir. Sera-ce au-delà des prévisions, ou en deçà, passera-t-on les 10 millions ouïes 12 ? Je n'en sais rien. Je sais qu'au-delà de quatre spectateurs (les réalisateurs du film et leur mère) , ça m'aurait déjà semblé beaucoup. Et je n arrive à comprendre ce phénomène étonnant qu'en supputant cette bizarre impulsion nouvelle : les gens se ruent sur le film pour vérifier qu'il est aussi mauvais qu'on le dit. Je ne critique pas cette volonté, c'est la mode du moment. Voyez les cartons que font les bouquins sur Sarkozy. Hier encore on pensait que les gens les lisaient parce qu'ils étaient fascinés par le personnage. Au vu des sondages, on sait maintenant qu'ils les lisent pour comprendre à quel point ils le trouvent pathétique. Mais ce qui me fait peur dans ce mouvement, c'est ce qu'il nous annonce pour le cinéma à venir. Vous allez voir, dès le prochain navet surbudgetisé qu'on va nous sortir, les promoteurs du film ne vont plus se fouler à l'ancienne en essayant de faire croire qu'ils ont produit un pur chef d'oeuvre du rire dans l'ambiance familiale d'une grande aventure. Ils vont dire la vérité : le scénario est minable, les acteurs étaient à la ramasse, le metteur en scène est un caractériel, et le producteur, un radin qui ne pense qu'à son fric. Et le public, intrigué, charmé, se dira : un film encore plus mauvais qu'«Astérix» C'est tentant ! "
François Reynaert
Un texte comme d'habitude excellent de ce journaliste du Nouvel Obs.